Juli Verne

Jules Verne





àudio

Michel Strogoff

Première partie
Chapitre I

Une fête au Palais-Neuf

«SIRE, une nouvelle dépêche.

— D’où vient-elle?

— De Tomsk.

— Le fil est coupé au delà de cette ville?

— Il est coupé depuis hier.

— D’heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que l’on me tienne au courant.

— Oui, sire,— répondit le général Kissoff.

Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.

Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de Paulowsky n’avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire. Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l’infini à  travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la «vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s’étaient accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là, pour répercuter des motifs de quadrilles.

Le grand maréchal de la cour était, d’ailleurs, bien secondé dans ses délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à l’organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants, les dames d’atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient vaillamment l’exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et civils de l’ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le signal de la «polonaise» retentit, quand les invité de tout rang prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce genre, a toute l’importance d’une danse nationale, le mélange des longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de décorations offrit-il un coup d’œil indescriptible, sous la lumière de cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.

Ce fut un éblouissement.

D’ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des portières, accidentés de plis superbes, s’empourpraient de tons chauds, qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.

A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère, se manifestait au dehors comme un reflet d’incendie et tranchait vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l’attention de ceux des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu’ils s’arrêtaient aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers, confusément estompés dans l’ombre, qui profilaient çà et là leurs énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil horizontalement couché sur l’épaule, et dont le casque pointu s’empanachait d’une aigrette de flamme sous l’éclat des feux lancés au dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel de trompette, se mêlant aux accords de l’orchestre, jetait ses notes claires au milieu de l’harmonie générale.

Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf. C’étaient des bateaux qui descendaient le cours d’une rivière, dont les eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les premières assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux souverains, était simplement vêtu d’un uniforme d’officier des chasseurs de la garde. Ce n’était point affectation de sa part, mais habitude d’un homme peu sensible aux recherches de l’apparat. Sa tenue contrastait donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et c’est même ainsi qu’il se montrait, la plupart du temps, au milieu de son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l’air affable, la physionomie calme, le front soucieux cependant, allait d’un groupe à l’autre, mais il parlait peu, et même il ne semblait prêter qu’une vague attention, soit aux propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient près de lui les principaux États de l’Europe. Deux ou trois de ces perspicaces hommes politiques — physionomistes par état — avaient bien cru observer sur le visage de leur hôte quelque symptà´me d’inquiétude, dont la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de l’interroger à ce sujet.
En tout cas, l’intention de l’officier des chasseurs de la garde était, à n’en pas douter, que ses secrètes préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s’est habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent pas un instant.

Cependant, le général Kissoff attendait que l’officier auquel il venait de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l’ordre de se retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme, il l’avait lu, et son front s’assombrit davantage. Sa main se porta même involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux, qu’elle voila un instant. On eût dit que l’éclat des lumières le blessait et qu’il recherchait l’obscurité pour mieux voir en lui-même.


— Ainsi,— reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans l’embrasure d’une fenêtre,— depuis hier nous sommes sans communication avec le grand-duc mon frère?

— Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.

— Mais les troupes des provinces de l’Amour et d’Iakoutsk, ainsi que celles de la Transbaikalie, ont reçu l’ordre de marcher immédiatement sur Irkoutsk?

— Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu faire parvenir au delà du lac Baïkal.

— Quant aux gouvernements de l’Yeniseisk, d’Omsk, de Sémipalatinsk, de Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis le début de l’invasion?

— Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude, à l’heure qu’il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de l’Irtyche et de l’Obi.

— Et du traître Ivan Ogareff, on n’a aucune nouvelle?

— Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne saurait affirmer s’il a passé ou non la frontière.

— Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à  Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à  Élamsk, à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le fil correspond encore!

— Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l’instant,— répondit le général Kissoff.

— Silence sur tout ceci!

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après s’être incliné, se confondit d’abord dans la foule, et quitta bientôt les salons, sans que son départ eût été remarqué.

Quant à l’officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et lorsqu’il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d’hommes politiques qui s’étaient formés sur plusieurs points des salons, son visage avait repris tout le calme dont il s’était un moment départi.

Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement échangées, n’était pas aussi ignoré que l’officier des chasseurs de la garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n’en parlait pas officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues n’étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui s’accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu’ils ne savaient peut-être qu’à peu près, ce dont ils ne s’entretenaient pas, même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu’aucun uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des informations assez précises.

Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples mortels savaient-ils ce que tant d’autres personnages, et des plus considérables, soupçonnaient à peine? on n’eût pu le dire. Était-ce chez eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à  cette habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l’information et par l’information, leur nature s’était-elle donc transformée? on eût été tenté de l’admettre.

De ces deux hommes, l’un était Anglais, l’autre Français, tous deux grands et maigres, — celui-ci brun comme les méridionaux de la Provence, — celui-là roux comme un gentleman du Lancashire. L’Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d’un ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le Gallo-Romain, vif, pétulant, s’exprimait tout à la fois des lèvres, des yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son interlocuteur paraissait n’en avoir qu’une seule, immuablement stéréotypée dans son cerveau.

Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d’un peu près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était «tout yeux», l’Anglais était «tout oreilles».

En effet, l’appareil optique de l’un avait été singulièrement perfectionné par l’usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la disposition d’un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait donc au plus haut degré ce que l’on appelle «la mémoire de l’œil».

L’Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son d’une voix, il ne pouvait plus l’oublier, et dans dix ans, dans vingt ans, il l’eût reconnu entre mille. Ses oreilles n’avaient certainement pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont constaté que les oreilles humaines ne sont «qu’à peu près» immobiles, on aurait eu le droit d’affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant, se tordant, s’obliquant, cherchaient à percevoir les sons d’une façon quelque peu apparente pour le naturaliste.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de l’ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur métier, car l’Anglais était un correspondant du Daily-Telegraph, et le Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux, il ne le disait pas, et lorsqu’on le lui demandait, il répondait plaisamment qu’il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin. Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher son désir d’apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que son confrère du Daily-Telegraph.

Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la nuit du 15 au 16 juillet, c’était en qualité de journalistes, et pour la plus grande édification de leurs lecteurs.

Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission en ce monde, qu’ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les rebutait pour réussir, qu’ils possédaient l’imperturbable sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver «bons premiers» ou mourir!

D’ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l’argent, — le plus sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d’information connu jusqu’à ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l’un ni l’autre ne regardaient ni n’écoutaient jamais par-dessus les murs de la vie privée, et qu’ils n’opéraient que lorsque des intérêts politiques ou sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu’on appelle depuis quelques années «le grand reportage politique et militaire».

Seulement, on verra, en les suivant de près, qu’ils avaient la plupart du temps une singulière façon d’envisager les faits et surtout leurs conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d’apprécier. Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s’épargnaient en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.

Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère, jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu sympathiques l’un à l’autre. Cependant, ils ne s’évitèrent pas et cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du jour. C’étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l’un manquait pouvait être avantageusement tiré par l’autre, et leur intérêt même voulait qu’ils fussent à portée de se voir et de s’entendre.

Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l’affût. Il y avait, en effet, quelque chose dans l’air.

— Quand ce ne serait qu’un passage de canards,— se disait Alcide Jolivet,— ça vaut son coup de fusil!

Les deux correspondants furent donc amenés à causer l’un avec l’autre pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et ils le firent en se tâtant un peu.

— Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante!— dit d’un air aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette phrase éminemment française.

— J’ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l’admiration quelconque d’un citoyen du Royaume-Uni.

— Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j’ai cru devoir marquer en même temps à ma cousine....

— Votre cousine?— répéta Harry Blount d’un ton surpris, en interrompant son confrère.

— Oui,— reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C’est avec elle que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma cousine!.. J’ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.

— Pour moi, il m’a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.

— Et, naturellement, vous l’avez fait «rayonner» dans les colonnes du Daily-Telegraph.

— Précisément.

— Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s’est passé à Zakret en 1812?

— Je me le rappelle comme si j’y avais été, monsieur,— répondit le correspondant anglais.

— Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu’au milieu d’une fête donnée en son honneur, on annonça à l’empereur Alexandre que Napoléon venait de passer le Niémen avec l’avant-garde française. Cependant, l’empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l’extrême gravité d’une nouvelle qui pouvait lui coûter l’empire, il ne laissa pas percer plus d’inquiétude...

— Que ne vient d’en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a appris que les fils télégraphiques venaient d’être coupés entre la frontière et le gouvernement d’Irkoutsk.

— Ah! vous connaissez ce détail?

— Je le connais.

— Quant à moi, il me serait difficile de l’ignorer, puisque mon dernier télégramme est allé jusqu’à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec une certaine satisfaction.

— Et le mien jusqu’à Krasnoiarsk seulement,— répondit Harry Blount d’un ton non moins satisfait.

— Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de Nikolaevsk?

— Oui, monsieur, en même temps qu’on télégraphiait aux Cosaques du gouvernement de Tobolsk de se concentrer.

— Rien n’est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m’étaient également connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain quelque chose!

— Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du Daily-Telegraph, monsieur Jolivet.

— Voila! Quand on voit tout ce qui se passe!...

— Et quand on écoute tout ce qui se dit!...

— Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.

— Je la suivrai, monsieur Jolivet.

— Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins sûr peut-être que le parquet de ce salon!

— Moins sûr, oui, mais....

— Mais aussi moins glissant!— répondit Alcide Jolivet, qui retint son collègue, au moment où celui-ci allait perdre l’équilibre en se reculant.

Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en somme, de savoir que l’un n’avait pas distancé l’autre. En effet, ils étaient à deux de jeu.

En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent ouvertes. La se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de vaisselle d’or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout d’un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des manufactures de Sèvres.

Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les salles du souper.

A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s’approcha rapidement de l’officier des chasseurs de la garde.

—Eh bien?— lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu’il avait fait la première fois.

— Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.

— Un courrier à l’instant!

L’officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y attenant. C’était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux chêne, et situé à l’angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre autres plusieurs toiles signées d’Horace Vernet, étaient suspendus au mur.

L’officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l’oxygène eût manqué à ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que distillait une belle nuit de juillet.

Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s’arrondissait une enceinte fortifiée, dans laquelle s’élevaient deux cathédrales, trois palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes verts, surmontés de croix d’argent. Une petite rivière, au cours sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui s’enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.

Cette rivière, c’était la Moskowa, cette ville, c’était Moscou, cette enceinte fortifiée, c’était le Kremlin, et l’officier des chasseurs de la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c’était le czar.

Michael Strogoff

Part One
Chapter I

A Fete at the New Palace

SIRE, a fresh dispatch.”

“Whence?”

“From Tomsk?”

“Is the wire cut beyond that city?”

“Yes, sire, since yesterday.”

“Telegraph hourly to Tomsk, General, and keep me informed of all that occurs.”

“Sire, it shall be done,” answered General Kissoff.

These words were exchanged about two hours after midnight, at the moment when the fete given at the New Palace was at the height of its splendor.

During the whole evening the bands of the Preobra-jensky and Paulowsky regiments had played without cessation polkas, mazurkas, schottisches, and waltzes from among the choicest of their repertoires. Innumerable couples of dancers whirled through the magnificent saloons of the palace, which stood at a few paces only from the “old house of stones”â—in former days the scene of so many terrible dramas, the echoes of whose walls were this night awakened by the gay strains of the musicians.

The grand-chamberlain of the court, was, besides, well seconded in his arduous and delicate duties. The grand-dukes and their aides-de-camp, the chamberlains-in-waiting and other officers of the palace, presided personally in the arrangement of the dances. The grand duchesses, covered with diamonds, the ladies-in-waiting in their most exquisite costumes, set the example to the wives of the military and civil dignitaries of the ancient “city of white stone.” When, therefore, the signal for the “polonaise” resounded through the saloons, and the guests of all ranks took part in that measured promenade, which on occasions of this kind has all the importance of a national dance, the mingled costumes, the sweeping robes adorned with lace, and uniforms covered with orders, presented a scene of dazzling splendor, lighted by hundreds of lusters multiplied tenfold by the numerous mirrors adorning the walls.

The grand saloon, the finest of all those contained in the New Palace, formed to this procession of exalted personages and splendidly dressed women a frame worthy of the magnificence they displayed. The rich ceiling, with its gilding already softened by the touch of time, appeared as if glittering with stars. The embroidered drapery of the curtains and doors, falling in gorgeous folds, assumed rich and varied hues, broken by the shadows of the heavy masses of damask.

Through the panes of the vast semicircular bay-windows the light, with which the saloons were filled, shone forth with the brilliancy of a conflagration, vividly illuminating the gloom in which for some hours the palace had been shrouded. The attention of those of the guests not taking part in the dancing was attracted by the contrast. Resting in the recesses of the windows, they could discern, standing out dimly in the darkness, the vague outlines of the countless towers, domes, and spires which adorn the ancient city. Below the sculptured balconies were visible numerous sentries, pacing silently up and down, their rifles carried horizontally on the shoulder, and the spikes of their helmets glittering like flames in the glare of light issuing from the palace. The steps also of the patrols could be heard beating time on the stones beneath with even more regularity than the feet of the dancers on the floor of the saloon. From time to time the watchword was repeated from post to post, and occasionally the notes of a trumpet, mingling with the strains of the orchestra, penetrated into their midst.

Still farther down, in front of the facade, dark masses obscured the rays of light which proceeded from the windows of the New Palace. These were boats descending the course of a river, whose waters, faintly illumined by a few lamps, washed the lower portion of the terraces.

The principal personage who has been mentioned, the giver of the fete, and to whom General Kissoff had been speaking in that tone of respect with which sovereigns alone are usually addressed, wore the simple uniform of an officer of chasseurs of the guard. This was not affectation on his part, but the custom of a man who cared little for dress, his contrasting strongly with the gorgeous costumes amid which he moved, encircled by his escort of Georgians, Cossacks, and Circassians—a brilliant band, splendidly clad in the glittering uniforms of the Caucasus.

This personage, of lofty stature, affable demeanor, and physiognomy calm, though bearing traces of anxiety, moved from group to group, seldom speaking, and appearing to pay but little attention either to the merriment of the younger guests or the graver remarks of the exalted dignitaries or members of the diplomatic corps who represented at the Russian court the principal governments of Europe. Two or three of these astute politicians—physiognomists by virtue of their professionâ—failed not to detect on the countenance of their host symptoms of disquietude, the source of which eluded their penetration; but none ventured to interrogate him on the subject.

It was evidently the intention of the officer of chasseurs that his own anxieties should in no way cast a shade over the festivities; and, as he was a personage whom almost the population of a world in itself was wont to obey, the gayety of the ball was not for a moment checked.

Nevertheless, General Kissoff waited until the officer to whom he had just communicated the dispatch forwarded from Tomsk should give him permission to withdraw; but the latter still remained silent. He had taken the telegram, he had read it carefully, and his visage became even more clouded than before. Involuntarily he sought the hilt of his sword, and then passed his hand for an instant before his eyes, as though, dazzled by the brilliancy of the light, he wished to shade them, the better to see into the recesses of his own mind.

“We are, then,” he continued, after having drawn General Kissoff aside towards a window, “since yesterday without intelligence from the Grand Duke?”

“Without any, sire; and it is to be feared that in a short time dispatches will no longer cross the Siberian frontier.”

“But have not the troops of the provinces of Amoor and Irkutsk, as those also of the Trans-Balkan territory, received orders to march immediately upon Irkutsk?”

“The orders were transmitted by the last telegram we were able to send beyond Lake Baikal.”

“And the governments of Yeniseisk, Omsk, Semipolatinsk, and Tobolsk—are we still in direct communication with them as before the insurrection?”

“Yes, sire; our dispatches have reached them, and we are assured at the present moment that the Tartars have not advanced beyond the Irtish and the Obi.”

“And the traitor Ivan Ogareff, are there no tidings of him?”

“None,” replied General Kissoff. “The head of the police cannot state whether or not he has crossed the frontier.”

“Let a description of him be immediately dispatched to Nijni-Novgorod, Perm, Ekaterenburg, Kasirnov, Tioumen, Ishim, Omsk, Tomsk, and to all the telegraphic stations with which communication is yet open.”


“Your majesty’s orders shall be instantly carried out.”

“You will observe the strictest silence as to this.”

The General, having made a sign of respectful assent, bowing low, mingled with the crowd, and finally left the apartments without his departure being remarked.

The officer remained absorbed in thought for a few moments, when, recovering himself, he went among the various groups in the saloon, his countenance reassuming that calm aspect which had for an instant been disturbed.

Nevertheless, the important occurrence which had occasioned these rapidly exchanged words was not so unknown as the officer of the chasseurs of the guard and General Kissoff had possibly supposed. It was not spoken of officially, it is true, nor even officiously, since tongues were not free; but a few exalted personages had been informed, more or less exactly, of the events which had taken place beyond the frontier. At any rate, that which was only slightly known, that which was not matter of conversation even between members of the corps diplomatique, two guests, distinguished by no uniform, no decoration, at this reception in the New Palace, discussed in a low voice, and with apparently very correct information.

By what means, by the exercise of what acuteness had these two ordinary mortals ascertained that which so many persons of the highest rank and importance scarcely even suspected? It is impossible to say. Had they the gifts of foreknowledge and foresight? Did they possess a supplementary sense, which enabled them to see beyond that limited horizon which bounds all human gaze? Had they obtained a peculiar power of divining the most secret events? Was it owing to the habit, now become a second nature, of living on information, that their mental constitution had thus become really transformed? It was difficult to escape from this conclusion.

Of these two men, the one was English, the other French; both were tall and thin, but the latter was sallow as are the southern Provencals, while the former was ruddy like a Lancashire gentleman. The Anglo-Norman, formal, cold, grave, parsimonious of gestures and words, appeared only to speak or gesticulate under the influence of a spring operating at regular intervals. The Gaul, on the contrary, lively and petulant, expressed himself with lips, eyes, hands, all at once, having twenty different ways of explaining his thoughts, whereas his interlocutor seemed to have only one, immutably stereotyped on his brain.

The strong contrast they presented would at once have struck the most superficial observer; but a physiognomist, regarding them closely, would have defined their particular characteristics by saying, that if the Frenchman was “all eyes,” the Englishman was “all ears.”

In fact, the visual apparatus of the one had been singularly perfected by practice. The sensibility of its retina must have been as instantaneous as that of those conjurors who recognize a card merely by a rapid movement in cutting the pack or by the arrangement only of marks invisible to others. The Frenchman indeed possessed in the highest degree what may be called “the memory of the eye.”

The Englishman, on the contrary, appeared especially organized to listen and to hear. When his aural apparatus had been once struck by the sound of a voice he could not forget it, and after ten or even twenty years he would have recognized it among a thousand. His ears, to be sure, had not the power of moving as freely as those of animals who are provided with large auditory flaps; but, since scientific men know that human ears possess, in fact, a very limited power of movement, we should not be far wrong in affirming that those of the said Englishman became erect, and turned in all directions while endeavoring to gather in the sounds, in a manner apparent only to the naturalist. It must be observed that this perfection of sight and hearing was of wonderful assistance to these two men in their vocation, for the Englishman acted as correspondent of the Daily Telegraph, and the Frenchman, as correspondent of what newspaper, or of what newspapers, he did not say; and when asked, he replied in a jocular manner that he corresponded with “his cousin Madeleine.” This Frenchman, however, neath his careless surface, was wonderfully shrewd and sagacious. Even while speaking at random, perhaps the better to hide his desire to learn, he never forgot himself. His loquacity even helped him to conceal his thoughts, and he was perhaps even more discreet than his confrere of the Daily Telegraph. Both were present at this fete given at the New Palace on the night of the 15th of July in their character of reporters.

It is needless to say that these two men were devoted to their mission in the worldâ—that they delighted to throw themselves in the track of the most unexpected intelligenceâ—that nothing terrified or discouraged them from succeedingâ—that they possessed the imperturbable sang froid and the genuine intrepidity of men of their calling. Enthusiastic jockeys in this steeplechase, this hunt after information, they leaped hedges, crossed rivers, sprang over fences, with the ardor of pure-blooded racers, who will run “a good first” or die!

Their journals did not restrict them with regard to moneyâ—the surest, the most rapid, the most perfect element of information known to this day. It must also be added, to their honor, that neither the one nor the other ever looked over or listened at the walls of private life, and that they only exercised their vocation when political or social interests were at stake. In a word, they made what has been for some years called “the great political and military reports.”

It will be seen, in following them, that they had generally an independent mode of viewing events, and, above all, their consequences, each having his own way of observing and appreciating.




The French correspondent was named Alcide Jolivet. Harry Blount was the name of the Englishman. They had just met for the first time at this fete in the New Palace, of which they had been ordered to give an account in their papers. The dissimilarity of their characters, added to a certain amount of jealousy, which generally exists between rivals in the same calling, might have rendered them but little sympathetic. However, they did not avoid each other, but endeavored rather to exchange with each other the chat of the day. They were sportsmen, after all, hunting on the same ground. That which one missed might be advantageously secured by the other, and it was to their interest to meet and converse.

This evening they were both on the look out; they felt, in fact, that there was something in the air.

“Even should it be only a wildgoose chase,” said Alcide Jolivet to himself, “it may be worth powder and shot.”

The two correspondents therefore began by cautiously sounding each other.



“Really, my dear sir, this little fete is charming!” said Alcide Jolivet pleasantly, thinking himself obliged to begin the conversation with this eminently French phrase.

“I have telegraphed already, ‘splendid!’” replied Harry Blount calmly, employing the word specially devoted to expressing admiration by all subjects of the United Kingdom.

“Nevertheless,” added Alcide Jolivet, “I felt compelled to remark to my cousinâ—”

“Your cousin?” repeated Harry Blount in a tone of surprise, interrupting his brother of the pen.

“Yes,” returned Alcide Jolivet, “my cousin Madeleine. It is with her that I correspond, and she likes to be quickly and well informed, does my cousin. I therefore remarked to her that, during this fete, a sort of cloud had appeared to overshadow the sovereign’s brow.”

“To me, it seemed radiant,” replied Harry Blount, who perhaps, wished to conceal his real opinion on this topic.

“And, naturally, you made it ‘radiant,’ in the columns of the Daily Telegraph.”

“Exactly.”

“Do you remember, Mr. Blount, what occurred at Zakret in 1812?”

“I remember it as well as if I had been there, sir,” replied the English correspondent.

“Then,” continued Alcide Jolivet, “you know that, in the middle of a fete given in his honor, it was announced to the Emperor Alexander that Napoleon had just crossed the Niemen with the vanguard of the French army. Nevertheless the Emperor did not leave the fete, and notwithstanding the extreme gravity of intelligence which might cost him his empire, he did not allow himself to show more uneasiness.”

“Than our host exhibited when General Kissoff informed him that the telegraphic wires had just been cut between the frontier and the government of Irkutsk.”

“Ah! you are aware of that?”

“I am!”

“As regards myself, it would be difficult to avoid knowing it, since my last telegram reached Udinsk,” observed Alcide Jolivet, with some satisfaction.

“And mine only as far as Krasnoiarsk,” answered Harry Blount, in a no less satisfied tone.

“Then you know also that orders have been sent to the troops of Nikolaevsk?”

“I do, sir; and at the same time a telegram was sent to the Cossacks of the government of Tobolsk to concentrate their forces.”

“Nothing can be more true, Mr. Blount; I was equally well acquainted with these measures, and you may be sure that my dear cousin shall know of them to-morrow.”

“Exactly as the readers of the Daily Telegraph shall know it also, M. Jolivet.”

“Well, when one sees all that is going on. . . .”

“And when one hears all that is said. . . .”

“An interesting campaign to follow, Mr. Blount.”

“I shall follow it, M. Jolivet!”

“Then it is possible that we shall find ourselves on ground less safe, perhaps, than the floor of this ball-room.”

“Less safe, certainly, butâ—”

“But much less slippery,” added Alcide Jolivet, holding up his companion, just as the latter, drawing back, was about to lose his equilibrium.

Thereupon the two correspondents separated, pleased that the one had not stolen a march on the other.


At that moment the doors of the rooms adjoining the great reception saloon were thrown open, disclosing to view several immense tables beautifully laid out, and groaning under a profusion of valuable china and gold plate. On the central table, reserved for the princes, princesses, and members of the corps diplomatique, glittered an epergne of inestimable price, brought from London, and around this chef-d’oeuvre of chased gold reflected under the light of the lusters a thousand pieces of most beautiful service from the manufactories of Sevres.

The guests of the New Palace immediately began to stream towards the supper-rooms.

At that moment. General Kissoff, who had just re-entered, quickly approached the officer of chasseurs.

“Well?” asked the latter abruptly, as he had done the former time.

“Telegrams pass Tomsk no longer, sire.”

“A courier this moment!”

The officer left the hall and entered a large antechamber adjoining. It was a cabinet with plain oak furniture, situated in an angle of the New Palace. Several pictures, amongst others some by Horace Vernet, hung on the wall.


The officer hastily opened a window, as if he felt the want of air, and stepped out on a balcony to breathe the pure atmosphere of a lovely July night. Beneath his eyes, bathed in moonlight, lay a fortified inclosure, from which rose two cathedrals, three palaces, and an arsenal. Around this inclosure could be seen three distinct towns: Kitai-Gorod, Beloi-Gorod, Zemlianai-Gorodâ—European, Tartar, and Chinese quarters of great extent, commanded by towers, belfries, minarets, and the cupolas of three hundred churches, with green domes, surmounted by the silver cross. A little winding river, here and there reflected the rays of the moon.




This river was the Moskowa; the town Moscow; the fortified inclosure the Kremlin; and the officer of chasseurs of the guard, who, with folded arms and thoughtful brow, was listening dreamily to the sounds floating from the New Palace over the old Muscovite city, was the Czar.

English translation by W. H. G. Kingston (1876)






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